L'Algérie compte 58 wilayas, chacune avec ses particularités géographiques, climatiques, économiques et culturelles. Pour un architecte, exercer à Alger n'est pas la même chose qu'exercer à Ghardaïa ou à Tlemcen. Les réglementations urbaines, les coûts de construction, les matériaux disponibles et les attentes des clients varient considérablement d'une wilaya à l'autre.
Cet article explore les principales différences que rencontre un architecte selon la région où il exerce en Algérie.
Le cadre réglementaire : une base nationale, des applications locales
La réglementation de la construction en Algérie repose sur un cadre national : la loi 90-29 relative à l'aménagement et l'urbanisme, le décret exécutif 91-175 fixant les règles générales d'aménagement, et les Documents Techniques Réglementaires (DTR). Mais l'application concrète varie selon les instruments d'urbanisme locaux.
Les instruments d'urbanisme
Chaque commune dispose (en théorie) d'un PDAU (Plan Directeur d'Aménagement et d'Urbanisme) et de POS (Plans d'Occupation des Sols). Ces documents fixent :
- Le COS (Coefficient d'Occupation des Sols) : la densité de construction autorisée
- Le CES (Coefficient d'Emprise au Sol) : la surface au sol maximale
- Les hauteurs maximales autorisées
- Les retraits obligatoires par rapport aux limites de propriété
- Les servitudes et zones non constructibles
Dans les grandes agglomérations comme Alger, Oran ou Constantine, ces instruments sont généralement en place et régulièrement mis à jour. En revanche, dans certaines communes rurales ou dans les wilayas du sud, les POS peuvent être inexistants ou obsolètes, laissant une marge d'interprétation plus large aux services techniques.
Le permis de construire
La procédure du permis de construire est théoriquement identique sur tout le territoire, mais les délais et les exigences varient :
Comparatif des délais moyens de permis de construire
Alger : 3 à 6 mois (dossiers souvent renvoyés pour compléments) · Oran : 2 à 4 mois · Constantine : 2 à 5 mois · Wilayas du sud : 1 à 3 mois (procédures plus souples) · Wilayas rurales : variable, souvent dépendant du suivi personnel
Les coûts de construction : des écarts significatifs
Le coût de construction au mètre carré varie selon les wilayas, en fonction de la disponibilité des matériaux, de la main-d'œuvre, et du coût du foncier.
Le foncier
Le prix du terrain est le facteur de variation le plus important. À Alger, le mètre carré de terrain constructible peut atteindre 15 à 30 millions de centimes dans les quartiers recherchés (Hydra, El Biar, Chéraga). À Sétif ou Batna, le même mètre carré coûte 3 à 8 millions de centimes. Dans les wilayas du sud, les prix sont encore plus bas.
Les matériaux
La proximité des cimenteries, des carrières et des usines de transformation influence directement le coût des matériaux :
- Wilayas proches des cimenteries (Chlef, M'sila, Mascara) : ciment moins cher, disponibilité constante
- Wilayas du sud : surcoût lié au transport, pouvant atteindre 20 à 30 % sur le prix des matériaux
- Wilayas côtières : accès facilité aux matériaux importés via les ports
- Wilayas montagneuses (Kabylie, Aurès) : accès difficile, surcoût logistique
La main-d'œuvre
Le coût et la qualification de la main-d'œuvre diffèrent aussi. Les grandes villes concentrent les ouvriers qualifiés, mais la concurrence des grands projets publics peut créer une pénurie temporaire. Dans les wilayas rurales, la main-d'œuvre est moins chère mais parfois moins formée aux techniques modernes.
Les styles architecturaux régionaux
L'Algérie possède une richesse architecturale régionale qui influence le travail de l'architecte contemporain.
Le Nord : influence méditerranéenne et coloniale
Les villes côtières portent l'empreinte de l'architecture ottomane, française et Art Déco. À Alger, l'architecte doit composer avec un tissu urbain dense et des réglementations patrimoniales dans certains quartiers (Casbah, centre-ville). Le style contemporain dominant est le béton apparent avec de grandes ouvertures vitrées.
À Oran, l'influence espagnole se mêle à l'architecture française. Les nouveaux projets tendent vers un style méditerranéen modernisé, avec des façades claires et des terrasses généreuses.
Les Hauts Plateaux : pragmatisme et robustesse
Dans les wilayas comme Sétif, M'sila ou Djelfa, l'architecture est plus fonctionnelle. Les hivers froids imposent des constructions robustes avec une bonne isolation. Le style est souvent plus sobre, avec des toitures en pente (tuiles) dans certaines régions et des toitures-terrasses dans d'autres.
À Sétif, un architecte doit penser "hiver d'abord" : isolation renforcée, orientation sud maximisée, protection contre les vents du nord. C'est l'inverse de l'approche côtière où la priorité est la gestion de la chaleur estivale.
Le Sud : tradition et adaptation extrême
Les wilayas du sud (Ghardaïa, Adrar, Béchar, Tamanrasset) présentent les défis les plus marqués. L'architecture traditionnelle y est d'une pertinence remarquable : les ksour du M'zab, classés au patrimoine mondial, sont des exemples d'adaptation au climat extrême.
L'architecte qui exerce dans le sud doit maîtriser des techniques spécifiques :
- Murs épais (50 à 80 cm) pour l'inertie thermique
- Ventilation naturelle par capteurs de vent et patios
- Protection solaire intégrale des façades
- Utilisation de matériaux locaux : pierre, terre crue, plâtre traditionnel
- Gestion de l'eau : récupération et stockage des rares pluies
La Kabylie : intégration au paysage montagneux
En Kabylie (Tizi Ouzou, Béjaïa), le terrain montagneux impose des solutions architecturales spécifiques : construction sur terrain en pente, utilisation de la pierre locale, toitures en tuiles traditionnelles. Les villages kabyles ont une identité architecturale forte que les projets contemporains doivent respecter.
Le rapport à l'architecte : des attentes différentes
La perception du rôle de l'architecte varie aussi selon les régions :
Dans les grandes villes, le client fait souvent appel à l'architecte par obligation réglementaire (le recours à un architecte est obligatoire au-delà d'une certaine surface), mais aussi de plus en plus par choix pour un projet personnalisé. Les attentes portent sur le design, l'optimisation de l'espace et le suivi de chantier.
Dans les wilayas rurales, l'architecte est parfois perçu comme une formalité administrative. Le client a déjà son idée du plan et attend principalement la signature des documents officiels. Changer cette perception est un défi quotidien pour les architectes exerçant en dehors des grandes villes.
Le saviez-vous ?
L'Algérie compte environ 14 000 architectes agréés pour 45 millions d'habitants, soit un ratio d'environ 1 architecte pour 3 200 habitants. La majorité est concentrée dans les grandes wilayas du nord, créant un déséquilibre avec les wilayas du sud et de l'intérieur.
Les défis spécifiques par grande région
Wilayas côtières
- Risque sismique : les wilayas du nord sont en zone sismique active. Le RPA (Règlement Parasismique Algérien) impose des contraintes structurelles importantes qui impactent le coût et la conception.
- Corrosion marine : à proximité de la côte, les armatures en acier sont exposées à la corrosion. Des dispositions spéciales (enrobage renforcé, acier galvanisé) sont nécessaires.
- Pression foncière : la rareté du terrain constructible dans les villes côtières pousse à la verticalité et à la densification.
Wilayas des Hauts Plateaux
- Amplitude thermique : les écarts de température entre été et hiver peuvent dépasser 40 °C, imposant des solutions d'enveloppe performantes.
- Vent et poussière : les vents de sable (sirocco) nécessitent des menuiseries étanches et des façades résistantes à l'abrasion.
- Gel : dans les régions les plus élevées, le gel impose des fondations profondes et des précautions pour les réseaux d'eau extérieurs.
Wilayas du Sud
- Chaleur extrême : températures dépassant 50 °C en été, imposant une conception bioclimatique rigoureuse.
- Éloignement : les chantiers sont éloignés des fournisseurs, allongeant les délais et les coûts.
- Patrimoine : dans les villes comme Ghardaïa, les nouvelles constructions doivent s'intégrer dans un contexte patrimonial exigeant.
Conclusion
Exercer comme architecte en Algérie, c'est exercer dans un pays-continent aux réalités multiples. La formation initiale donne un socle commun, mais c'est la pratique locale qui forge véritablement le savoir-faire. Un architecte algérien qui comprend les spécificités de sa wilaya — son climat, ses matériaux, ses réglementations, sa culture constructive — est en mesure de proposer des projets réellement adaptés à leur contexte.
Chez 1161, nous croyons qu'il n'existe pas d'architecture générique. Chaque projet doit être ancré dans son territoire. C'est cette conviction qui guide notre approche, qu'il s'agisse d'un projet à Alger, à Oran ou ailleurs en Algérie.